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vendredi 10 septembre 2010
 
 

Main vide


Si vous êtes allérgique aux formulaires, vous devriez peut-être réfléchir deux fois avant de venir au Japon. Le moindre mouvement s'y accompagne en effet inévitablement de montagnes de paperassse terriblement mise en page (zen, lignes épurées, "moins, c'est plus"? Ailleurs, peut-être, mais pas quand il s'agit d'organisation. Sur certains formulaires, ils pourraient économiser de l'encre en imprimant uniquement ce qui n'est pas du texte). Heureusement qu'en bas de chez moi il y a la réception du dortoir (à laquelle je m'adresse d'habitude pour savoir ce que peuvent bien vouloir dire toutes ces lettres bourrées de caractères soulignés en rouge que je reçois régulièrement) vers laquelle je me suis tourné aujourd'hui pour qu'ils m'aident à remplir un n-ième formulaire.

J'ai été assisté dans cette tâche ingrate par deux charmantes dames qui parlaient toutes les deux anglais. (C'est suffisamment rare pour être noté. De manière générale, les bilingues sont plutôt evanescents dans l'administration et, en tant que gaijin, on apprend vite à regarder chacun d'entre eux un peu comme un messie qui peut nous sauver, sinon la vie, en tout cas des millions de cellules nerveuses rongées par la frustration). La tâche était divisée de façon suivante: l'une d'entre elles me traduisait la question et me regardait d'un air interrogateur; j'hasardais alors une réponse dans un japonais approximatif. La deuxième dame corrigeait la grammaire et j'écrivais la réponse. Si je ne connaissais pas un kanji, elle me l'écrivait sur un Post-It, mais je mettais un point d'honneur à essayer de me souvenir moi-même d'autant de kanji que je pouvais. En fait, j'arrivais à en écrire pas mal tout seul, et je m'imaginais même impressioner les deux Japonaises avec mes connaissances jusqu'à ce que le dialogue suivant ait lieu:
.
La réceptionniste, compatissante. C'est dûr les kanji, hein?

Moi, négociant un entrelacs de traits particulièrement délicat en ruisselant de sueur: Ah ça oui alors.

La réceptionniste. Vous me faites penser à mon fils. Lui aussi, il est en train de les apprendre, et qu'est-ce qu'il a de la peine!

Moi. Je le comprends. (Se reprenant soudain) Euh mais il a quel âge au fait?

La réceptionniste. 7 ans.
.
Autant pour moi. Bref. Quelque chose d'assez intéressant s'est passé lorsque j'ai voulu écrire le mot "karaté". Ce mot, beaucoup d'entre vous le savent, est composé des caractères "vide" et "main". J'étais plutôt sûr de cette "orthographe", mais j'ai quand même voulu vérifier:
.
Moi. Et là, j'écris "karaté"... Donc "vide" et "main", c'est ça?

Réceptionniste 1. ???

Réceptionniste 2. ???

Moi. Euh. "Vide" et après "main". "Main vide", quoi.

Réceptionniste 1. Main vide?..

Je griffonne les kanji sur la feuille. Oui, comme ça: ??. Karaté, quoi.

Réceptionnistes 1 et 2. Aaah, "main vide"!
.
Et c'est là qu'une chose étrange s'est produite. Les deux dames ont commencé à pouffer de rire, à me regarder, et à prononcer les mots "main vide" (en anglais) et "karaté" l'un après l'autre, ce qui semblait encore augmenter leur hilarité.

Je n'ai pas compris tout de suite ce qu'elles trouvaient aussi drôle, mais lorsque je m'en suis rendu compte, je n'ai pû m'empêcher de songer à quel point les différences dans la perception d'une langue sont énormes entre ceux qui l'ont apprise naturellement en étant enfants et ceux qui l'apprennent à l'âge adulte.

La raison pour laquelle les deux Japonaises ne m'ont d'abord pas compris et ensuite ont ri est simple: pour elles, le mot "karaté" ne se décompose pas naturellement en "vide" et "main"; instinctivement, elles le voient comme une seule unité linguistique. Bien évidemment, elles sont conscientes de l'étymologie du mot - mais le déconstruire leur semble "contre nature" et bizarre, surtout de la part d'un étranger. Pour mieux le comprendre, imaginiez la conversation suivante entre vous et un anglophone:
.
L'anglophone. And then he got the rank of... of... oh, I forgot. You know, the guy who stands in place, or who keeps the place.

Vous: The guy who keeps the place?

L'anglophone. Yes. You know, in French. "To stand in place". Presumably in place of someone.

Vous: ???

L'anglophone. Oh, I remember! "Lieu-tenant", he became.
.
Pour les deux réceptionnistes, il était tout aussi peu naturel de décrire le mot "karaté" comme l'assemblage de "vide" et "main" que ne le serait pour nous le fait de décomposer "lieutenant" en "lieu" et "tenant". Pourtant, il n'est pas exclu qu'un étranger qui apprenne le français fasse la connexion (surtout un Anglais qui apprend le français, puisque le mot "lieutenant" existe en anglais aussi et qu'il est probable que l'Anglais fasse "tilt" lorsqu'il apprendra le mot français "lieu").

L'étranger qui apprend une langue aura donc tendance à "sur-rationaliser" son apprentissage et à se créer autant d'ancres mentales et d'interconnexions que possible entre les différents mots qu'il connaît. Un enfant, par contre, va probablement entendre - et donc apprendre  - e mot "lieutenant" ou  "karate" bien avant de connaître le participe présent du verbe "tenir" ou l'écriture du kanji "vide". Par conséquent, ce qui sera parfaitement naturel pour l'un semblera étrange, ou drôle, à l'autre.

Cinq minutes plus tard, j'ai eu un deuxième exemple de la façon parfois mystérieuse dont le cerveau opère pour retenir les informations. J'ai voulu écrire "go" (le jeu, pas le verbe anglais) j'ai tracé des kanjis légèrement faux, en inversant les deux caractères et oublié le "cadre" autour de l'un d'entre eux. Et là encore, chose étrange: les deux réceptionnistes ont vu qu'il y avait un problème, mais elles n'ont pas pu me dire exactement ce qui clochait; l'une d'entre elles a pris la feuille, hésité quelques instants avec le crayon au-dessus de cette dernière, comme si elle voulait barrer ou rajouter quelque chose... puis a réécrit les deux caractères corrects en dessous.

Là encore, si, dans son cerveau, ces deux kanji étaient indépendants, il aurait été plus logique de simplement barrer le deuxième et de le réecrire devant, avec le cadre. Pourtant, il lui a été plus facile de recommencer à écrire à partir de zéro. Ceci est dû au fait que l'apprentissage des kanji à l'école se fait essentiellement par la méthode du drill; chaque caractère est répété des milliers de fois jusqu'à ce que l'ordre des traits se grave dans la mémoire des élèves. Cela veut dire qu'ils sont capables de les écrire très rapidement sans y penser - mais paradoxalement, c'est lorsqu'ils y pensent (par exemple, lorsqu'il s'agit de corriger un trait qui manque) que la mécanique s'enraie. Instinctivement, ils voient l'erreur; mais l'expliciter est difficile. Le plus simple reste de réécrire le kanji correctement soi-même, en se basant sur cette "mémoire du poignet".

Pour vous donner une analogie, qu'est-ce qui est plus facile pour vous: corriger les erreurs dans la séquence ci-dessous ou la reécrire en entier correctement?

do ri me fo sal la si do

La plupart d'entre vous choisiront sans doute la seconde option. Il est clair que les notes sont fausses, mais il est bien plus facile et rapide de recracher l'ordre des notes appris en primaire que de débusquer, avec une loupe, les voyelles inversées. Vous avez sans doute déjà entendu parler du célèbre "Sleon une édtue de l'Uvinertisé de Cmabrigde, l'odrre des ltteers dans un mto n'a pas d'ipmrotncae, la suele coshe ipmrotnate est que la pmeirère et la drenèire soit à la bnnoe pclae. Le rsete peut êrte dans un dsérorde ttoal et vuos puoevz tujoruos lrie snas porlblème. C'est prace que le creaveu hmauin ne lit pas chuaqe ltetre elle-mmêe mias le mot comme un tuot." - on assiste à un phénomène similaire ici. Pour un Japonais, "karate" est mémorisé comme un tout, une espèce de "boîte noire" que le cerveau arrive facilement à reconstituer correctement dans l'ordre - tout comme les notes de musique - mais qu'il a un peu de difficulté à analyser en détail. Un étranger, au contraire, va probablement apprendre le mot comme un assemblage des deux kanjis, qui seront eux-mêmes un assemblage de plusieurs traits. Ceci va lui permettre d'éviter ce genre de problème, mais il sera beaucoup plus long à sortir ces caractères de sa mémoire - en tout cas jusqu'à ce que il arrive à les intérioriser suffisamment pour les écrire presque sans y penser. Et à ce moment-là, il sera tout aussi vulnérable à ces petits "bugs" de la mémoire qu'un japanophone...

C'est fou ce que remplir un formulaire peut stimuler la réflexion.

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